Il a le tutoiement facile et le rire communicatif… notamment quand on lui présente notre projet d'été des "premières fois" en exercice coordonné. Sa réplique : "Vous voulez faire un sujet sur les dinosaures ?" Le ton est donné. Philippe Favier, 59 ans, "prosauropode de la fin du Trias (soit environ 200 millions d'années ...)", est l'un des pionniers de l'exercice en maison en santé pluriprofessionnelle. Un "dinosaure" de l'ère des Michel Serin, Pierre de Haas, Marie-France Gérard, Claude Leicher, Patrick Vuattoux, et Claire Robert… tous membres des premiers conseils d'administration de la Fédération nationale des maisons et pôles de santé [devenue AVECsanté en 2019, NDLR], un monde de femmes et d'hommes, de médecins aussi, qui ont souhaité, très tôt dans leur carrière, exercer autrement : en équipe, avec d'autres professionnels de santé… L'occasion, pour nous, de remonter le temps. 
 


Philippe Favier, 2025 – crédit P.F.

Janvier 2001. Après plusieurs remplacements dans des territoires urbains, semi-urbains et ruraux, Philippe Favier décide de "poser [ses] valises" en milieu rural, "dans un territoire qui [lui] plaisait, qui correspondait à [sa] sensibilité et à l’idée d’être enfin ce 'médecin généraliste de campagne' qui avait motivé [son] choix de [s’]engager dans de longues études de médecine", se souvient-il. "C’était aussi l’opportunité de succéder à un médecin que j’avais remplacé et qui était très pressé de partir à la retraite pour bénéficier du fameux Mica, une 'prime au départ' allouée alors par l’Etat qui n’avait pas encore pris la mesure de la tendance démographique à l’époque…"

Dans le village de Vigneulles les Hattonchâtel, au cœur de la Meuse (Grand Est), il y avait historiquement deux généralistes, qui avaient leur cabinet médical dans leur maison d’habitation et qui se livraient une "guerre confraternelle sans merci à 50 mètres l’un de l’autre depuis plus de vingt ans". Et une chose est sûre : en s'installant, Philippe Favier n'a aucune envie de reproduire ces modes de fonctionnement… "Je rêvais d’autre chose et j’avais conscience que je n’étais pas le seul… Il fallait retrousser ses manches et commencer à construire, à plusieurs, un autre modèle d’identité professionnelle, une alternative attractive à laquelle les prochaines générations de libéraux pourraient s’identifier."

 

Fonction : agitateur

L'idée émerge donc rapidement. "Mes objectifs étaient ambitieux, à la mesure d’une vocation vierge de tout modèle préconçu", confie celui qui n'est pas issu d’une famille de médecins et qui n'en connaissait pas dans son entourage proche. "Lorsqu’on se sent libre, tout ce qui n’est pas interdit devient possible, sourit-il. Le statut libéral me semblait parfaitement incarner ce vaste champ des possibles… notamment quand on veut explorer sans compter ses heures, ni ménager sa peine pour construire quelque chose à la mesure de ses attentes."

À l'époque, se souvient-il, il perçoit "les signes socio-économiques annonciateurs d’une période de profonds changements dans le domaine de la santé" et comprend que ses attentes "sont déjà partagées par d’autres" : "Cette envie de ne plus travailler seul, de ne plus considérer la rémunération comme seule valorisation de grands sacrifices librement consentis, de séparer son lieu de travail de son lieu d’habitation, de retrouver du temps pour sa famille, ses amis, ses loisirs sans culpabiliser de ne pas tout sacrifier à une profession passionnante qui n’en est pas pour autant un sacerdoce… S’ancrer dans un territoire, aider à consolider une offre de soins primaires éthiquement, économiquement et humainement acceptable. Créer du lien entre tous les acteurs de santé, réinjecter de la cohérence et du sens dans les prises en charge. Se donner aussi du temps pour réfléchir, pour échanger avec d'autres, se former et former ses futurs confrères ou collègues…"


Mais rien n'est simple : "Les détracteurs du projet étaient nombreux et virulents", se souvient le médecin généraliste, avouant qu'il a "simplement" aidé à "semer une nouvelle graine et accompagné patiemment sa croissance sur un terroir et un environnement finalement favorables". Dans la semaine qui suit son installation, Philippe Favier propose au confrère "ennemi" de travailler ensemble, prend rendez-vous avec le maire et le président de la communauté de communes, avec l'idée de construire un "pôle de santé" comme "une solution possible" au spectre inquiétant de la démographie médicale (avec chiffres à l’appui) et de la menace programmée de désertification en santé. "J'ai rencontré le dentiste du village, une pédicure-podologue qui souhaitait s’installer, une infirmière libérale, le kiné et la pharmacienne du village… Dès le début de l’aventure, je me retrouve à assumer le rôle de leader et porteur du projet, l’agitateur à l’origine de quelque chose dont personne ne sait vraiment de quoi il s’agit… mais qui cristallise et réveille les conflits, les vieilles histoires, les peurs et les espoirs d’un petit territoire rural."

Des mois durant, les "pour" et les "contre" s'affrontent sur tous les terrains, parfois sans rapport avec la santé. "Vigneulles les Hattonchâtel entrait en ébullition d’idées incroyables", se souvient-il, alors que l'une des réunions fondatrices de la FFMPS se tient dans l'une des salles de la mairie. Des idées puisées d'expériences étrangères en Europe : "Belgique, Allemagne, Suède, Royaume-Uni… Nous sommes allés voir ce qui se faisait en matière de soins primaires pour s’inspirer du meilleur et éviter de reproduire le pire."

"Tout restait à faire, à prouver"

Au bout de quatre ans, en novembre 2005, la structure sort de terre et les professionnels pionniers s'approprient "ce nouvel objet en ordre dispersé". Pourtant, le jour de l’inauguration ne lui laisse pas "un souvenir très précis", mais ce dont se souvient Philippe Favier, c'est le sentiment que cette journée n'est "qu'une étape, un début…" : "Tout restait à faire, à prouver, à répondre aux promesses, aux besoins du territoire, aux attentes des professionnels, des élus, des administrations et des usagers… Aujourd'hui, rétrospectivement, on peut se dire qu’on a contribué à écrire, à rendre possible une 'histoire' qui, sans nous, aurait été différente."

Encore faudrait-il pouvoir mesurer l’impact de ces choix sur l’évolution de l'accès aux soins. "Avant le projet du Pôle de santé, le village comptait deux médecins, un dentiste, une pharmacie, une infirmière (la femme d’un des médecins) et un kiné... À ce jour, au sein de la structure, exercent quatre médecins, deux infirmiers, un dentiste, une orthophoniste, une pédicure podologue, une sage-femme, une psychologue et un ostéopathe. Sans compter les consultations régulières d’un chirurgien orthopédiste et d’un gynécologue obstétricien oncologue, ainsi que des permanences de l’assistante sociale de secteur, une association d’aide à domicile, une antenne d’écoute pour les adolescents et un lieu disponible pour la PMI et la médecine du travail…" 

La pharmacie est, elle, devenue voisine du Pôle de santé, qui accueille régulièrement des étudiants infirmiers et des internes en médecine générale. Plusieurs se sont d'ailleurs installés sur le territoire pour succéder à des médecins qui ne trouvaient pas de successeur… Une infirmière Asalée a été recrutée et l'équipe envisage de créer une représentation des usagers du Pôle. "Chose étrange aussi : alors que notre structure était initialement regardée par nombre d’autres professionnels et élus du secteur comme un Ovni, un 'dispensaire' ou une 'verrue dans le paysage', aujourd’hui, là où acceptent de s’installer les nouveaux professionnels de santé naissent des maisons de santé modestes ou pharaoniques qui semblent également traverser à leur tour les différentes phases de doute et de maturation…"

Changer des habitudes et des modes de travail reste une vraie difficulté


Des nouvelles générations de professionnels qui sont aujourd'hui, déplore le médecin généraliste, confrontés à diverses difficultés. Celles notamment des coûts de fonctionnement. "Car travailler en maison ou en pôle de santé implique un certain cahier des charges qui garantit (s’il est suivi) la conformité d’une volonté affichée de travailler autrement avec la réalité des faits sur le terrain du quotidien. Ce mode de travail a un coût, comme le fait d'avoir un véritable secrétariat, de gérer le ménage, d'avoir des locaux dédiés, de se mettre au point niveau informatique, logiciels, messageries sécurisées... Sans compter le temps passé en réunions ! En revanche, ça ne coûte pas plus cher de faire de la qualité plutôt que de la quantité, si celle-ci est rémunérée à sa juste valeur. Parce que le travailler-ensemble permet de passer du temps avec ses patients mais aussi avec son conjoint, de voir grandir ses enfants, d’avoir des loisirs… De mieux partager avec d'autres, d'évoluer et de voir évoluer ses collègues."

Vaincre "les peurs nées de la non-connaissance de l’autre" reste l'une des principales difficultés, assure-t-il. Un héritage de l’enseignement facultaire "élitiste, pyramidal et globalement très rigide", qui occasionne le "cloisonnement des professionnels qui y participent". Sans compter que "changer des habitudes et des modes de travail reste une vraie difficulté tant le poids de l’image pourtant dépassée d’une identité professionnelle lourde reste présent dans les esprits et dans les représentations que les professionnels ont d’eux-mêmes". Par exemple, travailler à temps partiel, pour un médecin libéral, reste "très mal vu", comme le fait d'avoir une salle d’attente bien remplie est perçu comme un gage que le praticien est un "bon médecin"… 

4 médecins "pour le prix d'un"

L'aventure "maison de santé", "ça n’a pas été, ça n’est pas et ça ne sera jamais un long fleuve tranquille", sourit Philippe Favier. "Une maison de santé ne se résume pas à un 'projet architectural' voulu par un élu, une collectivité territoriale ou même un professionnel en mal d’investissement. C’est une entité humaine et matérielle évolutive, collective et bienveillante, souple et adaptative qui promeut des identités professionnelles nouvelles génératrices d’une 'vraie' attractivité qui contribue à pérenniser une offre de soins et des services, là où la contrainte ou les seules incitations financières ont déjà largement fait la preuve de leur inanité."

Et il le concède : faire travailler ensemble des professions libérales n’est pas simple… "Il faut montrer l’exemple, gagner la confiance et convaincre." Aujourd'hui tous les professionnels de notre MSP fonctionnent sur rendez-vous, "avec des plannings gérés individuellement et collectivement, par des secrétaires 'humaines', physiquement présentes et bien au fait des pratiques et des contraintes des professionnels" et des usagers d’un territoire rural fragile. Et dans les faits, "les 4 médecins voient indifféremment quasiment tous les patients du Pôle. Dans le contexte actuel, on défend l’idée qu’il est désormais plus important d’avoir 'un' médecin plutôt que 'son' médecin, et on s'efforce de donner une réponse appropriée dans les 24h pour une demande (non urgente) de visite ou de consultation non programmée. Les usagers ont en quelque sorte la 'chance' d’avoir 4 médecins 'pour le prix d’un'"… avec un dossier patient unique et complété par chaque professionnel." Ce qui a permis au Pôle de santé Vigneulles les Hattonchâtel de consolider et d'enrichir l’offre de soins existante sur son territoire, "une dynamique d’attractivité qui dépasse de loin le seul domaine de la santé".

L'objet MSP n’est pas figé ! Mais un objet dynamique, organique, évolutif et adaptable


L'aventure "officielle" du Pôle de santé Vigneulles les Hattonchâtel a démarré le 15 novembre 2005, il y plus de 20 ans. Comment perçoit-il l'évolution de cet objet "MSP" ? "À l’échelle locale, je pense que les MSP ont largement fait la preuve de la pertinence des réponses qu’elles apportent en matière de structuration, de coordination et de pérennisation de l’offre de soins. Reste néanmoins que nos politiques de santé préfèrent les réponses globales et simples – ou simplistes ? – à des problèmes très dépendants des contextes particuliers et qui sont donc tout sauf simples… D’abord septique et suspicieuse, puis 'faute de mieux' convaincue par cet objet MSP, la vision politique a soutenu un temps son développement sur l'ensemble du territoire, parfois à marche forcée, pour aboutir à l’objectif d’une couverture globale du territoire… Mais cette vision n’a pas tenu compte de la qualité nécessaire des 'ingrédients' de l’objet MSP, et a simplement appliqué une recette générique pour couvrir rapidement le pays de petits drapeaux étiquetés MSP." Résultat, regrette-t-il : "beaucoup" de MSP sont des "regroupements professionnels" et non des "équipes de soins coordonnés" ; des tenants d'un "ultralibéralisme décomplexé" prônent "une marchandisation de la santé efficace et rentable (pour qui ?) plutôt qu’un accès aux soins efficient et équitable (pour tous !)" ; l'objet MSP est dénaturé "quand on veut le faire rentrer dans la nouvelle vision politique de la Maison France santé" ; la télésanté et l'intelligence artificielle nourrissent "la promesse fallacieuse de technologies 'innovantes coûteuses' en ressources et en impact sociétal et environnemental dont l’efficience reste à prouver mais dont l’action délétère sur les prises en charge des patients et la destruction de la relation médecin/patient, est, elle, évidente…"

Certes, sourit-il, cette vision peut apparaître pessimiste. Mais, s'empresse-t-il d'ajouter, "l'objet MSP n’est pas figé ! Mais un objet dynamique, organique, évolutif et adaptable. Et c’est précisément dans ces compétences, intimement liées aux femmes et aux hommes qui le font vivre, que résident sa force et son originalité… Je reste un incorruptible défenseur-acteur d’un exercice coordonné au sein d’un objet MSP à l’image spécifique du territoire qu’il s’est choisi. Le tout servi par un bouillant cerveau au carbone qui assume parfaitement son éco-responsabilité sociétale avec toute l’humilité dont il est capable…" Parole de dinosaure !

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