Article publié dans Concours pluripro, juin 2026
Votre livre, coécrit avec Jean-Claude Delgènes, économiste expert du travail, aborde la question des drogues et des addictions au travail. Pourquoi ce sujet ?
Les addictions au travail sont un sujet sur lequel, initialement, je n'étais pas très à l'aise. Face à des personnes qui ont des troubles de l'usage de certaines substances, qui plus est dans le cadre du travail, on se rend vite compte, en tant que médecin du travail, qu'on est démuni sur la manière d'aborder la question. Un trouble de l'usage peut préexister au travail, mais on passe au travail une grande partie de notre vie éveillée. Et même si le travail peut être une source d'épanouissement et de bien-être, il peut aussi, trop souvent, placer les salariés dans des situations inconfortables, avec du stress et des contraintes, qui peuvent renforcer un trouble ou faciliter l'émergence d'une addiction.
On peut aussi imaginer, quand les conditions de travail sont satisfaisantes, qu'elles permettent, au contraire, de diminuer les usages par des relations interpersonnelles et un cadre qui seraient plus favorable à la santé qu'aux addictions.
Connaît-on la fréquence des addictions au travail ?
Les dépistages de l'usage d'alcool ou de stupéfiants montrent que la part d'individus testés positifs est passée de 2,5 % en 2017 à 5,3 % en 2025... et c'est l'alcool qui est au premier rang. Quand les pouvoirs publics évoquent les addictions, ils mentionnent les produits psychotropes, mais celles qui posent le plus de problème, que ce soit au travail ou pour la santé en général, ce sont d'abord celles qui concernent l'alcool, puis le tabac. Ce sont des drogues légales dont la consommation peut être encouragée, soutenue et acceptée par une partie de la population et pour lesquelles la lutte menée par les pouvoirs publics au travail pourrait être améliorée.
L'usage du tabac a été interdit dans les milieux professionnels, mais celui de l'alcool ne l'est pas complètement, à part pour certains métiers, alors que c'est la drogue, de très loin, la plus dangereuse. Sa consommation commence souvent dès les études et, au travail, il est présent dans les "pots" de fin d'année, les repas d'affaires, les afterworks, dans tous les secteurs professionnels...
Certains secteurs professionnels sont-ils plus touchés que d'autres par la question des addictions ?
Aucun secteur n'est indemne, car on peut importer un trouble de l'usage au travail, mais les addictions sont plus présentes dans certaines filières que dans d'autres, par exemple celles où les personnes sont soumises au stress, non seulement psychologique mais aussi physique ou thermique, et où les conditions de travail peuvent être ressenties comme difficiles. C'est le cas des chantiers de BTP, dans les entrepôts de logistique, dans le secteur de la livraison et chez les travailleurs précaires, par exemple.
Dans certains secteurs, les conditions de travail, parce qu'elles sont dures ou exigeantes, favorisent une consommation qui constitue une forme de dopage, pour tenir ou faire mieux. Des gens travaillent aussi dans des secteurs comme ceux de la mode, du spectacle, de la restauration où certains usages sont banalisés. Mais c'est parfois aussi le cas des secteurs où l'on travaille de nuit.
Les substances sont utilisées pour "tenir", trouver de l'apaisement ou un moment de plaisir. Globalement, d'ailleurs, ces substances sont liées, du moins au début de l'usage, au plaisir ou au soulagement : plus on ressent la nécessité de compenser un besoin de plaisir ou de soulagement, plus on va être susceptible de recourir à ces substances, et plus on va avoir besoin d'augmenter les doses. C'est alors que peut s'installer la dépendance, quand l'usage va passer avant tout le reste. Il s'agit d'une maladie neurocérébrale et pas du tout d'une question de volonté.
Dans votre livre, vous insistez sur le fait que l'addiction ne relève pas que de facteurs individuels mais aussi de facteurs collectifs à prendre en compte dans la prévention...
Le simple principe de la disponibilité d'un produit, nécessaire pour qu'il y ait un usage, fait qu'il s'agit d'une question collective et pas uniquement d'une question de choix individuel. Il faut également considérer les conditions qui poussent un salarié à vouloir, par exemple, travailler plus vite (ou s'intégrer dans un collectif). Faire porter la responsabilité sur l'individu est un biais de notre société. On perd le sens du bien commun et de l'intérêt commun. C'est en train de changer, cependant.