Article publié dans Concours pluripro, septembre 2022

Comment définiriez-vous votre clinique respective en santé-travail ? En quoi se différencient-elles ?

Karinne Legrand-Cattan : Ma clinique est indispensable à un diagnostic santé-travail, elle alimente mes décisions et permet de donner des indicateurs. Pour établir mon diagnostic médical en santé-travail, je compile des données cliniques (examens, réseaux de soins) avec ma propre approche clinique, orientée par les conditions de travail, d’où une vraie difficulté quand on ne connaît pas les conditions de travail. Ce que je perçois de la clinique infirmière, notamment pendant le debriefing de dossiers, c’est la bienveillance, l’empathie, la capacité à aller chercher des questions très précises, pertinentes sur l’environnement de la personne, socialement et au travail.

Dr Karinne Legrand-Cattan
Dr Karinne Legrand-
-Cattan, médecin
du travail © K.L.-C.

Il n’y a pas la même approche dans l’interrogatoire professionnel : le médecin du travail va d’emblée rechercher les dysfonctionnements, décrypter en permanence les signes cliniques. L’infirmière de santé au travail est plus dans l’observation, le ressenti, le vécu. C’est une vraie complémentarité. Pour le salarié, l’aide du médecin est diagnostique et thérapeutique, celle de l’infirmière est davantage liée à l’accompagnement.

Coralie Taisne : En effet, dans mon accueil du salarié, l’approche empathique est essentielle. Je le mets en confiance pour aborder les différents points de l’entretien, je recherche des signes cliniques dans mon domaine de compétences, c’est-à-dire à partir d’une altération ou non de ses besoins fondamentaux, à partir de mon observation : l’état de la peau, la mobilité, les réactions émotionnelles.

Coralie Taisne
Coralie Taisne, infirmière
de santé au travail © C.T.

L’infirmière apporte un regard différent, elle dégage du temps au médecin pour qu’il se recentre sur son niveau d’expertise. L’infirmière, et c’est dans la définition même du métier, est "éducatrice de santé", elle travaille beaucoup sur les conseils et l’adhésion du salarié aux préconisations du médecin.

Ce que je perçois de la clinique médicale, c’est que le niveau d’expertise n’est pas le même, ce n’est pas la même démarche. Le médecin réalise un examen clinique, il échange avec les autres médecins sur cette expertise clinique.

 

Pourriez-vous revenir en arrière et ne plus travailler ensemble ?

K. L.-C. : Jamais ! Il faut se rappeler que tous les salariés ne pourront être vus par le médecin du travail. Parfois, l’infirmière sera la seule interlocutrice dans la carrière du salarié s’il s’agit d’une surveillance médicale simple. La coopération médecin-infirmière permet de faire un suivi de santé de qualité, c’est également un "plus" dans la prise en charge, notamment pour éviter les "perdus de vue" lors de longs arrêts, pour accompagner les personnes seules dans leur parcours de soins et qui "décrochent" du travail à cause de cela. Cela participe au maintien dans l’emploi.

C. T. : Sur ce sujet du maintien en emploi, les échanges et la coopération dans l’équipe sont indispensables, ce sont nos regards croisés qui s’enrichissent. Nous ne "cochons pas des cases", nous documentons le dossier médical en santé-travail, nous traçons : les écrits sont importants.

K. L.-C. et C. T. : Sur ce point, le temps de consultation est important. Surtout si le salarié est vu tous les cinq ans, il mérite bien que l’on prenne du temps pour échanger avec lui sur son travail. Déontologiquement, cela nous tient à coeur pour réaliser au mieux notre mission. La question cruciale demeure la nécessité d’une formation de qualité pour les infirmières ainsi que l’instauration d’un tiers-temps infirmier, comme pour les médecins. Le projet de décret sur la formation des infirmiers en santé-travail prévoit que les pratiques avancées soient étendues à la santé au travail. À suivre !

 

* L’auteure déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.
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