La mobilisation s’est organisée il y a seulement quelques jours. Le 26 mars aurait dû être la journée du séminaire de l’association Asalée mais la coupe est pleine. Hier, à l’entrée du Salon infirmier, tee-shirt blanc sur le dos, les infirmières ne passent pas inaperçu. Toutes ont le sourire et semble prêtent à en découdre. Trois anciens ministres de la Santé, Yannick Neuder, Agnès Firmin le Bodo et Agnès Buzyn, doivent participer à une conférence sur la santé des soignants. La salle est comble mais l’ambiance est sereine.

Pendant 45 minutes, il ne se passera rien. "L’idée n’était pas de mettre le bazar ou de se faire virer du Salon", glisse un médecin Asalée, venu soutenir ses collègues. Au total, entre 380 et 400 infirmières et médecins Asalée se sont réunis sur le Salon infirmier, qui se tenait à Porte-de-Versailles les 25 et 26 mars, pour manifester leur désarroi. 

Des questions sans réponses

Quelques minutes avant le début d’une autre table-ronde, Agnès et Blandine patientent, café à la main. "Beaucoup de nos collègues sont parties avec des délégations. Nous, on a préféré rester ici", résume Agnès. En effet, 34 délégations se sont réparties dans la capitale pour se poster à des endroits stratégiques : Élysée, Matignon, ministère de la Santé, ministère de la justice… Dans l’après-midi, direction le Trocadéro où au total, 300 infirmières Asalée se sont rassemblées. "On est venu parce qu’on avait envie d’interagir, de discuter et de poser des questions", poursuit l’infirmière, originaire de l’Ardèche.

 

Des questions qui sont pourtant restées sans réponse. Car cela fait deux mois que les infirmières Asalée ne perçoivent plus aucun salaire. Le 24 mars, devant l’Assemblée nationale, l’actuelle ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a assuré que les salaires devraient être payés "très rapidement". "Les moulins à vent, vous connaissez ?", s’amuse Didier. Derrière le sourire, l’infirmier de 65 ans ne cache pas sa colère : "Vous en connaissez beaucoup des salariés qui ne sont pas payés pendant deux mois et qui continuent quand même à travailler ? On est privé de ressources mais on a toujours nos charges à payer. On fait comment ?"

Faire entendre sa voix

Didier est venu en soutien "à [ses] jeunes collègues" qu’il sent "sonnées" par cette situation de plus en plus périlleuse. "Ça me fait peur. Si ça continue, il y a des infirmières qui vont exploser. Ce genre de situation, c’est comme le Covid, ça laisse des traces. Donc oui, il va y avoir des cicatrices mais peut-être aussi, des passages à l’acte", prévient-il. Celui qui exerce son métier "bon an mal an mais surtout mal an en ce moment", continue de prendre en charge ses patients. Tous sont atteints de maladies chroniques auxquels il propose, deux fois par semaine de marcher une à deux heures. "L’une de mes patientes a un cancer très avancé et elle me l’a dit, sans ma présence, elle ne sortirait plus... Je ne me vois pas lâcher la main de mes patients, on aime ce qu’on fait malgré le fait qu’on essaie de nous en dégoûter."


La tête dans son écharpe, Blandine finit par relever le nez de son téléphone. "C’est de l’esclavage psychologique", réagit-elle, la mine défaite. L’infirmière, comme toutes les autres adhérentes à l’association Asalée, n’ont en effet pas arrêté de travailler alors même qu’elles ne sont plus rémunérées. Pour beaucoup, se mobiliser à un coût. "Je voulais montrer qu’on ne baisse pas les bras, affiche Blandine. Mais beaucoup de mes collègues ont préféré ne pas venir, c’était trop dur." Une autre infirmière, Sophie*, originaire de la Manche, a également la mine déconfite. "Je me sens très seule, on n’a pas de soutien. C’est très dur de travailler et d’essayer de mener des actions pour se faire entendre. Ça fait deux mois. On est meurtri."

"Un rêve" qui tourne au cauchemar

Pour Sophie, Asalée était "un rêve". Une façon d’exercer son métier différemment, dans de bonnes conditions auprès des patients. Actrices de la santé publique, de la prévention, de la sensibilisation auprès des patients atteints de maladies chroniques, les infirmières Asalée reçoivent les patients pour des consultations longues (plus d’une heure) et mettent en place des parcours de soins, en coordination avec le médecin généraliste, pour les accompagner. "C’est vraiment super que les médecins nous aient rejointes d’ailleurs", souffle l’infirmière manchoise. "C’était une évidence. Je suis médecin généraliste et je travaille au quotidien avec les infirmières Asalée, réplique l’un des médecins interrogés. Aujourd’hui, je ne pourrai plus faire sans."

Un propos qu'a également tenu Yannick Neuder. La conférence à laquelle il a participé au Salon infirmier s’est terminée par une prise de parole d’une infirmière Asalée. "On est 2.000 infirmières Asalée en France et on est en souffrance. Avez-vous conscience que ce plaisir au travail, ce sens, et qu’on travaille sans être payé, c’est entièrement lié à notre gouvernance ?" "Aucun de nous ne remet en cause le travail des infirmières Asalée. Ce sujet de gouvernance, qui nécessite une action judiciaire, ne remet pas en cause le rôle des Asalée", a répliqué l'ancien ministre de la Santé. 


Actuellement en cessation de paiement, l’association est dans l’attente d’une réponse du tribunal des affaires économiques de Paris. Il doit se prononcer ce vendredi 27 mars sur le redressement judiciaire de l’association… ou de "la liquidation judiciaire" a indiqué Yannick Neuder, comme une sorte de lapsus. De quoi faire réagir dans la salle. "Cette décision conditionne notre avenir mais je ne me fais pas d’illusion", réagit Sophie qui parle déjà d’Asalée au passé. "On essaie de rester optimiste mais c’est difficile. Ce qui nous inquiète, c’est la transformation du dispositif, ce qu’il va devenir", acquiesce Agnès qui continue de soutenir la gouvernance de l’association.

Didier, de son côté, a du mal à se positionner. "On ne nous dit pas tout au sujet de la gouvernance donc je ne sais pas qui a raison. Mais ce qui m’importe, c’est qu’on ne touche pas à nos libertés parce que quand on devient infirmier Asalée, c’est ce qu’on cherche : être payé pour donner du temps au patient. Si on nous retire nos libertés, on va être malheureux."

Pour Sophie, la mobilisation aura au moins eu l’intérêt de créer un "moment de cohésion. Et ça, ça m’a fait du bien, d’être ensemble".

NOTE
* le prénom a été modifié
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