Ils sont tous deux médecins généralistes en maison de santé. Le premier, 66 ans, installé depuis 39 ans à Besançon, partira à la retraite dans six mois. Le second, 37 ans, délégué MG France dans la Somme où il exerce depuis 9 ans. Tous deux ont à cœur le travail collectif, la bonne prise en charge du patient, l'aller-vers… mais des avis tranchés au sujet de ce mouvement de grève des médecins libéraux qui a démarré hier et qui doit durer jusqu'au 15 janvier prochain. Pourquoi ont-ils décidé de prendre part ou de boycotter cette grève ? "Concours pluripro" est allé à leur rencontre. 

"Partir en grève pendant dix jours, en pleine période épidémique, ça me choque"  
Pierre de Vesvrotte, médecin généraliste à la MSP Saint-Claude, à Besançon 
 

"Je suis installé depuis près de 40 ans à Besançon et je serai à la retraite dans six mois. Je n'ai jamais fait grève de toute ma carrière. Et cette fois encore, j'ai décidé de ne pas suivre la mobilisation lancée par les syndicats. Parce que je trouve que les revendications énoncées ne méritent pas de faire grève… Et franchement, ça ne fait pas grandir la médecine. Il y a tellement de sujets sur lesquels on pourrait travailler avec la Sécu de façon conjointe et intelligente, plutôt que de faire grève ! Et pour quelles raisons ? Parce qu'on ne veut pas cette obligation d'alimenter le DMP ? Ça prend trois secondes pour cocher cette case ! C'est rien du tout ! 

Et puis, il y a cette restriction des arrêts de travail à un mois en première intention. Quel médecin généraliste fait un arrêt de travail d'un mois la première fois ? Pour une grippe, c'est 3-4 jours, pour une dépression, je le revois au bout de 10-15 jours. Et puis après, ça se prolonge ou pas. Les arrêts de travail d'un mois, ce sont des opérations chirurgicales graves ou des cancers, mais les gens, on les revoit. Donc c'est une fausse excuse, je trouve.  

Et puis, on est en pleine période épidémique, avec des patients qui ne savent plus où aller se faire soigner. Nous, on est là pour soigner les gens. On a une mission de service public qui fait partie du métier de généraliste. Et pour l'instant, on est loin de l'assumer. Partir en grève pendant dix jours, en pleine période compliquée pour les patients, ça me choque.  

Lundi matin, j'étais présent à la maison de santé – comme tous les médecins de la structure – et certains patients m'ont posé des questions. Mais la plupart ne savent pas pourquoi les médecins font grève. Et quelque part, heureusement qu'ils ne le savent pas parce qu'ils seraient outrés par les motifs avancés. Ça a toujours été comme ça, quand la Sécu a mis des barrières ou des petites contraintes dans nos pratiques. Et puis, finalement, on s'y est fait, on travaille avec... La Sécu n'est pas un ennemi. On devrait travailler de façon plus collaborative. Ça serait plus intéressant, d'ailleurs, pour tout le monde." 

 

"Il y a des mesures inutiles qui font passer les médecins pour des gens laxistes et incompétents" 
Alexis Boisdin, médecin généraliste à la MSP d'Harbonnières, dans la Somme 

"Cette grève a retardé l'arrivée de deux consœurs médecins et l'inauguration de la maison de santé. Mais qu’importe... Jusqu'à la fin de la semaine, nous recevrons uniquement les urgences, et on a tenu à prévenir nos patients. Parce que c'est tout un ensemble de mesures qui nous inquiète. On a l'impression que le système de santé tel qu'il est, est remis à plat pour des raisons budgétaires et pour des objectifs statistiques, tout en oubliant le côté humain.  

C'est une grève qui défend des valeurs communes aux maisons de santé au sens large : le collectif, la coordination et des soins centrés sur les besoins réels... pas sur des chiffres ! On a l'impression que la discussion avec le gouvernement est complètement rompue. Il y a des mesures inutiles qui font passer les médecins pour des gens laxistes et incompétents, comme la restriction des arrêts de travail. Je ne fais pas d'arrêt de travail initial d'un mois, mais limiter pour des raisons administratives, c'est bête ! D'autant que si j'ai un patient qui se fait opérer à l'hôpital, le chirurgien va prescrire un mois d'arrêt pour une situation qui en nécessite trois ? Puis je devrai prolonger cet arrêt chaque mois, limitant la place pour d'autres patients, me faisant perdre du temps ainsi qu'au patient, et engendrer des dépenses en plus… Ça n'a pas vraiment de sens quand on veut faire des économies. 

Concernant la mise sous objectif (MSO), déjà qu'il y a de plus en plus de campagnes, elle devrait devenir obligatoire ? C'est une mesure contradictoire à celle de la restriction des arrêts de travail. On vient demander aux médecins de réduire le temps des arrêts au risque d'en faire plus, pour finalement les limiter à cause de la MSO ? On va avoir peur de "plomber nos stats'", ce qui nous fait voir les patients comme des chiffres, plus comme des humains… Promettre une amende de 15.000 euros en cas de dépassement de la MSO c'est injustifié selon les situations et ça aura des répercussions sur la prise en charge et l'accès aux soins. Les internes en stage nous le disent : ils sont déjà inquiets et savent qu'ils seront les plus ciblés par cette campagne MSO quand ils seront jeunes médecins. Tout ça en sachant que l'Ondam de ville augmente à peine alors même qu'on est en période d'inflation et que la population est vieillissante…  

Pour le DMP en revanche, le souci n'est pas l'obligation de l'utiliser, mais l'outil numérique en lui-même. Il n'est pas fonctionnel, ne permet pas de trier les informations du patient à la suite d'une hospitalisation par exemple et certains de nos logiciels ne s'y connectent pas automatiquement. Nous menacer d'une amende de 10.000 euros avec tout ça, c'est exagéré.  

Ce qu'on ressent par-dessus tout, c'est une absence de dialogue avec les pouvoirs publics. On est inquiets du risque que fait peser la loi de financement de la Sécurité sociale, qui pourrait conduire à une situation où la Cnam aurait le dernier mot en cas de désaccord, ce qui fragiliserait fortement le dialogue conventionnel. D'autant qu'en cas de mésentente, c'est elle qui tranche… Les dés sont donc 'pipés'. Et puis, avec la quatrième année d'internat, les internes ne savent toujours pas ce qui les attend dans moins d'un an. Les lieux de stage ne sont toujours pas définis et je crains que ça risque de rapprocher les futurs médecins de l'hôpital et les éloigner de la ville. Alors que c’est là qu'il y en a le plus besoin…"

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