Ce jeudi matin, c'est "Journée morte" au centre de santé communautaire Village 2 santé, à Échirolles. Les consultations ne sont pas assurées, des banderoles ont été installées sur la devanture, et un message est diffusé sur le répondeur téléphonique du centre : "Nous sommes aujourd'hui exceptionnellement fermés car le gouvernement a décidé d'interrompre certains de nos financements, ce qui met notre centre en danger." À l'instar de plusieurs structures expérimentatrices, le centre de santé a décidé de se mobiliser suite à l'annonce, jeudi dernier, de l'arrêt de l'article 51 "Structures d'exercice coordonné participatives" (Secpa) fin avril – et donc des financements liés  et des modalités mises sur la table par le ministère de la Santé : maintien d'"une partie" du financement via une "enveloppe nationale fléchée ARS" et obligation d'être labellisé France santé. Ce jeudi, comme à Paris, à Saint-Martin-d'Hères ou à Saint-Denis, les professionnels d'Échirolles ont voulu "rendre visible" leur inquiétude et "échanger avec les patients, les partenaires, les élus sur la situation  parce que ce n'est pas toujours très clair –, et montrer que si cette activité quotidienne [Secpa] s'arrête, il y a plein de choses [qu'ils ne pourront] plus proposer…", explique Mélanie Lagrange, sa coordinatrice. Depuis ce matin, "même avant 10 heures", des habitants du quartier sont venus prêter main forte à l'équipe : préparer la pâte à crêpes, assurer la distribution de café, échanger entre eux… et témoigner de leur soutien.  


crédit : Village 2 Santé
 

Un soutien qui s'est exprimé depuis l'annonce de cette "journée morte" en début de semaine, assure Alexandre Gaillard, médecin généraliste au sein de la structure : "Dès que l'info a été publique, les gens sont spontanément venus nous voir pour nous demander comment ils pouvaient nous aider. Certains ont mis des affiches dans le quartier, ont appelé leur réseau... Et ce matin, dès la première heure, des gens sont venus pour soutenir. Au courant de la journée, on va mettre en place un 'porteur de parole', afin de recueillir la voix des habitants  parce que c'est aussi ça la dimension communautaire – pour témoigner de ce que leur apporte le centre et les 'services' rendus possibles par l'expérimentation Secpa". Et "heureusement qu'ils sont  !, lance Samia Anane, patiente du centre de santé communautaire depuis ses débuts. Ce qu'ils proposent ici, on ne le trouve pas ailleurs. Grâce à eux, j'ai pu améliorer ma situation, prendre confiance en moi…" 

Cette décision "unilatérale, prise au niveau du gouvernement sans nous concerter malgré nos demandes depuis plus de six mois" et qui consiste à "rayer des lignes pour faire des économies", a "très concrètement un impact direct sur des personnes qui vont perdre leur médecin, perdre leur lieu de soins, perdre leur lieu d'écoute, perdre leur lieu de vie…", poursuit Alexandre Gaillard dont le centre de santé a été l'une des structures qui ont inspiré l'expérimentation Secpa. "La DGOS est venue nous voir en 2019, comme d'autres centres de santé communautaires déjà ouverts à l'époque, se souvient-il. Et directement après l'annonce du Ségur des 60 centres participatifs, dès le mois de juillet, on a été interpellés pour travailler sur le cahier des charges tout ça bénévolement ! 


crédit : Village 2 santé 
 

Activités dites "participatives" réalisées par des professionnels de la santé (travailleurs sociaux, médiateurs en santé, agents d’accueil spécialisé, coordinateurs, éducateurs sportifs, etc.) ; démarche "participative" conduite par des professionnels de santé dédiés, en parallèle de leur activité de soin ; interprétariat professionnel ; sollicitation de psychologues… Ces quatre modalités de financement, prévues dans le cahier des charges de l'expérimentation, se traduisent concrètement sur le terrain à Village 2 santé, avec une enveloppe annuelle d'"un peu moins de 500.000 euros". "On a pu, par exemple, ouvrir un poste supplémentaire à l'accueil et développer ce qu'on appelle la coordination médico-sociale, consolider notre modèle économique, construire une collaboration plus poussée avec un psychologue, financer une partie du travail de l'accompagnante à la vie relationnelle, un poste en interne", détaille Mélanie Lagrange 

À moins d'une dizaine de kilomètres d'Échirolles, le Pôle de santé interprofessionnel de St Martin d'Hères a convié, pour sa part, les élus, les patients, les représentants de la communauté de communes à un point d'information à 14 heures. "L'idée, c'est de présenter le dispositif aux patients. Parce qu'on a toujours explicité notre approche mais sans rentrer dans le côté technique de l'expérimentation... et sur lequel on a eu pas mal de questions depuis l'anonnce de cette mobilisation", explique Maxime Bertolini, son coordinateur. D'ailleurs, précise-t-il, les élus commencent fortement à se mobiliser car "ils ont compris que c'est une opportunité incroyable pour le territoire d'avoir une structure qui se penche autant sur la prévention et qui est concernée par les inégalités sociales de santé. Ce qui fait qu'on va bien au-delà d'une action de professionnel de santé de premier recours 'classique', parce que l'offre de soins est coordonnée et qualitative, et qu'on s'implique dans le quartier…"  

Si au 30 avril prochain, les financements liés à Secpa sont arrêtés comme annoncé, "pour nous, c'est 10 licenciements secs, lance le coordinateur. On aura 10 salariés au chômage du jour au lendemain". Sans compter que le local pourrait être fermé "parce qu'on n'aura pas les moyens de maintenir à la fois quelques postes et le local, poursuit-il. Donc il faudra retourner dans des locaux plus petits, on n'aura plus de lieu d'accueil pour les patients… Et vu la configuration actuelle, on devra probablement partir du quartier". Mais, "ce qui fait le plus peur, et ce sera un coup dur pour le territoire, c'est que des professionnels de santé risquent de partir. Depuis lundi, des médecins, des kinés me disent que sans les financements Secpa, sans l'appui du psychiatre salarié dont le poste est financé en partie par le dispositif, sans la consultation de l'ergothérapeute, sans l'aller-vers mis en place par le médiateur en santé, ils s'en iraient car ils ne pourraient plus assurer la même qualité de prise en charge… Pour eux, sauter le pas et plier bagage, ce n'est plus virtuel."  

C'est une opportunité incroyable pour le territoire d'avoir une structure qui se penche sur la prévention, sur les inégalités sociales de santé

Faudra-t-il tout recommencer à zéro, donc ? "Aujourd'hui, on est connu et reconnu, lance Maxime Bertolini. On sent que les gens passent à la maison de santé parce que le bouche-à-oreille a fait son effet, parce qu'on est repéré par les partenaires qui, eux aussi, ont mis du temps à bien comprendre tout ce qu'on pouvait faire. Maintenant que tout est bien en place, on risque de devoir tout reprendre à zéro…" 

Tous se sentent "trahis". Car, tient à rappeler Maxime Bertolini, ce modèle participatif "est inscrit dans le Ségur de la santé. C'est un projet porté par le gouvernement. Ce n'est pas nous qui avons forcé pour lancer cette expérimentation. C'est un engagement du gouvernement à la suite de la crise sanitaire car le gradient social avait été l'une des premières causes de mortalité… Et tout ça est balayé d'un revers de main. C'est quelque chose qui relève de la trahison. 


crédit : Village 2 santé
 

D'autant que l'expérimentation était en période transitoire, martèle Alexandre Gaillard : "Il ne restait plus que la question du modèle économique, mais on nous dit de ne pas nous inquiéter, qu'on va nous impliquer dans la réflexion. Et ça tombe bien parce qu'on a des idées, on est force de proposition… Mais personne ne nous a jamais répondu, déplore Alexandre Gaillard. Et le 29 janvier, on nous dit que c'est terminé, qu'il n'y a plus de sous, et qu'on doit se débrouiller… On n'a aucune idée de comment on va survivre en 2026. On n'a aucune info." Ce qui fait bondir sa collègue Mélanie Lagrange : "Pour nous, cette expérimentation, c'était aussi un vecteur de transformation du système de santé, étant donné la situation sanitaire et les inégalités sociales de santé. Ils ne maintiennent pas ce type d'initiative alors que ça représente des montants assez dérisoires par rapport au budget général Tout en faisant du saupoudrage commercial avec le label France santé !" 

Au Village 2 santé, 20 postes salariés seront donc menacés. "On nous sort des mots comme 'sécurisé' ou 'pérennisé' mais ça ne suffit pas, lance Alexandre Gaillard. On a besoin d'écrits, d'annonces ministérielles. Ils nous ont dit, on revient vers vous d'ici la semaine prochaine [le 6 février, NDLR]. On a eu zéro nouvelle." Mais la mobilisation de ces derniers jours rassure, explique Mélanie Lagrange : "On sent qu'il a tout un tas de personnes qui s'en inquiètent, qui se mobilisent, qui nous soutiennent. Et on croit à la valeur de notre mobilisation. On croit aussi à la valeur de notre action du quotidien." Et sans réponse, "on continuera de signifier notre colère, notre inquiétude et notre refus d'être traité de cette manière-là", assure la coordinatrice.  

Parce que "c'est plus qu'une croyance ou un espoir [que leur action aboutira], c'est une nécessité, insiste Alexandre Gaillard. Il faut que notre mobilisation porte ses fruits, sinon on cesse d'exister. Sinon, ça jette le discrédit sur tous les articles 51. Sinon, ça veut dire que ce gouvernement n'a pas envie de faire des réformes qu'il a lui-même appelées de ses vœux en 2019 lors du Ségur de la santé".  

 

 

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