Article publié dans Concours pluripro, juin 2026
 

Les professionnels de santé libéraux ont longtemps été – et beaucoup le sont toujours – très attachés à leur indépendance. Et la notion d'équipe est historiquement peu présente dans leur culture. Peut-on dire que l'équipe est une idée neuve en ville ?

Anne Moyal : Je pense effectivement que c'est une notion assez nouvelle, que ce soit dans les discours comme dans la façon dont les professionnels de santé vivent leur exercice. Le statut libéral, en particulier, est l'un des freins à la notion d'équipe. C'est l'une des données du problème, mais ce n'est pas la seule. Il y a en France – et ce n'est pas spécifique à notre pays – un cloisonnement historique assez fort entre les professions. C'est une réalité que nous étudions beaucoup en sociologie : notre discipline s'est beaucoup intéressée à ce qui fait la spécificité d'une profession, à ce qu'elle peut faire, à ce qu'elle ne peut pas faire, à ses prérogatives ainsi qu'aux négociations et conflits entre professionnels qui en découlent.

On peut voir la question sous au moins trois angles : il y a ce qui se passe dans l'arène légale, c'est-à-dire avec le code de la santé publique, qui définit le territoire professionnel des uns et des autres ; ce qui se passe dans l'arène publique, soit les représentations et les habitudes des usagers, qui attribuent telle ou telle prérogative aux professionnels ; et, enfin, ce qui se passe sur le lieu de travail. Dans cette dernière arène, la notion d'équipe est assez neuve : à l'hôpital, elle existe depuis longtemps, même si on peut discuter de la façon dont elle est appliquée. Alors qu'en ville, elle est plus récente et surtout moins généralisée parmi les professionnels.


crédit : Cloé-Ava Meininger
 

Dominique Dépinoy : Pour ma part, je ne suis pas sûr que l'idée d'équipe soit tout à fait neuve. Il y a eu un moment où certains médecins généralistes ont cherché à réagir face aux difficultés de leur exercice. À partir des année 1970, on a assisté à des regroupements en cabinets de groupe, dans de nombreuses communes, plus ou moins loin des facultés et des grandes villes. Nous avons historiquement eu des cabinets de groupe et des centres de santé dans beaucoup d'endroits en France... Mais tout cela n'était pas très pluriprofessionnel. D'autres spécialités médicales, comme les radiologues ou certains spécialistes d'organe, ont également développé un exercice en équipe avec des fonctions support, sans forcément mettre en oeuvre des pratiques de coordination pluriprofessionnelle. La notion d'équipe n'est donc pas vraiment neuve, mais la forme qu'elle prend actuellement est nouvelle. Le point décisif, c'est le passage d'une logique de professionnels juxtaposés à une organisation collective. Et c'est cela qui est nouveau avec la notion d'équipe telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui.

Cette notion d'équipe est dans toutes les bouches depuis plusieurs années, mais en existe-t-il une définition précise dans le contexte pluriprofessionnel ?

A. M. : Non, il n'y a pas vraiment de définition unanimement partagée. On peut avoir, comme l'a dit Dominique, des équipes monoprofessionnelles, des équipes pluriprofessionnelles... Et même au sein de ces dernières, on peut se demander si elles impliquent forcément une logique collégiale, c'est-à-dire si tous les membres de l'équipe sont égaux ou s'il existe un chef d'équipe derrière lequel se rangent les autres professionnels.

Les fédérations qui défendent l'exercice pluriprofessionnel ont tendance à se référer à une définition de l'équipe qui n'entend pas faire de distinction entre les professions. Mais on précise rarement ce qui, au sein des équipes, relève d'une logique horizontale et ce qui relève d'une logique verticale. Quand la décision est-elle collective ? Quand un professionnel intervient-il à la demande d'un autre ? Ces questions sont rarement traitées.

D. D. : Il y a effectivement des définitions et des pratiques très différentes. Si l'on prend les centres de santé communautaires, par exemple, on aura affaire à des équipes au fonctionnement très horizontal, y compris dans la rémunération des professionnels. Les centres de santé de type municipal donneront également l'impression d'avoir des équipes pluriprofessionnelles, mais dans la réalité, une forme de cloisonnement demeure encore très forte. Ce qu'il est important de noter, toutefois, c'est que les mentalités changent : la notion d'équipe est en train de prendre corps, avec des fonctions jusque-là invisibles, comme les fonctions support, qui prennent davantage d'importance, et l'apparition de notions comme celle d'équipe traitante.

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