En 2024, l’Ordre des médecins a lancé une enquête visant à mesurer les pratiques des médecins dans la gestion des situations de handicap. D’où est parti ce besoin ?
En juin 2023, le Cnom a signé la charte Romain-Jacob et s’est donc engagé à respecter les 12 principes fondamentaux de la charte mais aussi à publier le baromètre Handifaction, notamment l’indice d’accessibilité aux cabinets médicaux. Parce qu’on le sait difficile, ardu et à améliorer… Néanmoins, les médecins ne sont jamais interrogés sur leur situation personnelle vis-à-vis de cette difficulté… alors même qu’ils font partie du binôme, de la relation de soin. Il s’agissait donc de comprendre ce que pensait et vivait le médecin. On a élaboré ce questionnaire, on a interrogé un échantillon national représentatif de la profession… Et on n’a pas été étonnés de la réponse, parce que les médecins étaient aussi en difficulté – et c’était bien de pouvoir le dire à l’ensemble des personnes en situation de handicap – et qu’on n’avait qu’une envie : améliorer les choses.
4 médecins sur 10 (41 %) ont déjà modifié leurs locaux pour les rendre plus accessibles. Comment interprétez-vous ces chiffres ?
Dans l’accessibilité, il y a à la fois le bâti et le cabinet lui-même. Et on a constaté, à travers l’enquête, que pour le bâti, la majorité des médecins étaient aux normes mais que finalement, la question de l’accessibilité était davantage pensée pour le handicap moteur, un peu aux dépens des autres formes de handicap. Il fallait donc resensibiliser les médecins, qui sont dépendants de leur architecte ou de leur propriétaire… Aujourd’hui, de toute façon, c’est obligatoire : un médecin ne peut plus s’installer dans un cabinet qui n’est pas aux normes. On voit qu’il y a encore des choses à faire mais il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience.
Cette prise de conscience est-elle largement partagée, selon vous ?
Le handicap, c’est notre métier. Parce qu’on a l’habitude d’être confronté au fait que la vie s’arrête en raison d’une maladie ou d’un obstacle de santé. Et la prise en charge de cette problématique, c’est notre coeur de métier. Lors de notre enquête, la majorité des médecins disent manquer de formation, d’information et de moyens. Parce que la frontière entre le "simple" plâtre et le polyhandicap, il n’y en a pas. On doit faire la même chose pour la personne en situation de polyhandicap que pour celle qui se retrouve avec un plâtre et des béquilles. Or, même si le bâti ou le cabinet est adapté, qui nous aide à mettre la personne en fauteuil sur la table de consultation ?
On s’est tourné vers Coactis Santé et nous avons travaillé ensemble sur une fiche HandiConnect [disponible sur leur site, NDLR] sur l’accessibilité, destinée aux médecins, pour le cabinet "idéal" pour accueillir toutes les formes de handicap. On y rappelle toutes les mesures légales, organisationnelles… Et dans ce groupe de travail, on a conclu qu’une consultation réussie, c’est une consultation préparée parfois en deux temps, et qu’il ne faut pas que le médecin soit seul. Parce que, seul dans son cabinet, aussi large et adapté qu’il soit, le médecin n’a pas les moyens pour assurer une prise en charge à tous les niveaux. Et que cette prise en charge globale est souvent freinée par un manque de moyens, de temps médical, de formation, de personnel, de financement… Il ne faut pas avoir peur de le dire : il faut au minimum une heure pour une bonne prise en charge, alors qu’aujourd’hui, on nous presse pour voir de plus en plus de patients, en prendre de nouveaux comme médecin traitant, nos aides sont conditionnées par de meilleurs chiffres…
Est-ce que l’exercice coordonné peut aider en ce sens ?
On le voit dans l’enquête : ceux qui travaillent en équipe sont ceux qui parviennent le mieux à répondre aux enjeux du handicap. Vous savez, la mise en échec systématique d’un praticien pour une prise en charge de santé, c’est la plus grande source d’écueil. Ce n’est pas un refus mais un renoncement. Et dans la tête du médecin, ce n’est pas la même chose. Lui, il est volontaire, mais si vous ne lui donnez pas les moyens, il renonce. Et je crois que c’est très humain, on ne peut pas lui reprocher ça.
Votre enquête dresse une liste d’enseignements à envisager et d’actions à mettre en place pour améliorer l’accueil et la prise en charge des patients en situation de handicap…
On a déjà parlé de l’obligation de s’installer dans un local accessible. Et c’est important de le rappeler parce qu’on a mis du temps pour que cette obligation s’impose. Aujourd’hui, il y a une nécessité d’être aux normes sur toutes les formes de handicap. Et ça, ça ne relève pas forcément du médecin, parce que ce n’est pas son métier. Mais sur l’accueil, par exemple, il y a des choses à améliorer : la formation initiale et pratique, l’information sur les outils qui existent. Et puis il faut l’aider au quotidien, lui donner les moyens, lui apprendre quelle table acheter, quel pèse-personne… Il faut que tout soit remis aux normes.
D’ailleurs, au sein de la commission Handicap, il y a un deuxième axe sur lequel on voudrait avancer, c’est le médecin en situation de handicap.