S'engager au sein d'une CPTS est une "aventure humaine avant d'être une aventure organisationnelle". Et c'est aussi le cas du projet de recherche CaPiTaLes – clin d'œil au sigle de ces organisations territoriales –, reconnaît Julien Le Breton, membre du comité d'organisation du colloque organisé ce mercredi à l'université Paris-Est Créteil. Un projet de recherche, lancé en 2021 par les universités Paris-Est Créteil et Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines en lien notamment avec des géographes de la santé et des sociologues, dont l'objectif est de décrire et de comprendre les processus d'émergence des CPTS en région francilienne ainsi que la transformation des pratiques "du point de vue des acteurs", rappelle le médecin généraliste, membre de la CPTS La Courneuve. Objectif : créer un observatoire des CPTS en Île-de-France "pour que toutes les connaissances produites par la recherche puissent être implémentées par les équipes dans les territoires"

Tout en citant Saint-Exupéry – "Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas les hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose… Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer" – Julien Le Breton s'est interrogé sur l'adhésion des professionnels de santé, et notamment sur "ce qui crée le 'désir de la mer'" : "Qu'est-ce qui va motiver les professionnels à participer à cette transformation qui est une feuille un peu vierge ? que nous apprend la recherche ? quels sont les freins ? et les leviers ? quelles perspectives cela ouvre-t-il ?"

À partir de focus groups avec 59 médecins généralistes et d'un questionnaire ayant généré "312 réponses", le projet de recherche a mis en lumière – grâce notamment à la méthode des 6 chapeaux de Bono, "une certaine ambivalence chez les professionnels : ça a l'air trop bien mais en même temps, c'est risqué…", rappelle Julien Le Breton. Une médecin généraliste témoignait ainsi de sa "peur" de devenir "des espèces de bureaucrates, à faire des réunions, à faire des concepts… Moi, je suis pas politicienne, je suis soignante". Ce qu'explique Julien Le Breton : "Il y a la fois les craintes – la difficulté à trouver des porteurs de projets ou des dynamiques d'équipes, une forme de sectorisation sur le territoire, le rapport de force avec l'hôpital, l'ARS, la CPAM, le passage d'une rationalité individuelle à collective – mais aussi des attentes : l'amélioration du travail pluriprofessionnel, du parcours et de l'accès aux soins, la mise en place de projets adaptés aux besoins locaux, le développement d'outils innovants de coordination". 

Un médecin sur trois refuse l'objet CPTS

Dès lors, le projet de recherche a déterminé 4 groupes distincts au sein des médecins interrogés. D'abord, les réticents (18,9% de l'échantillon interrogé), essentiellement les cabinets isolés, "tout à fait satisfaits de la situation actuelle, sans autre activité professionnelle", qui expriment un fort sentiment de peur, de doute et de contrainte et n'ont aucune attente vis-à-vis de la CPTS. Viennent ensuite les mitigés (37,2%) qui ne connaissent pas les principes de la CPTS, évoquent un sentiment "moins fort" de peur, de doute et de contrainte et "pas d'accord ou indécis avec les attentes" vis-à-vis de la CPTS. Les enthousiastes (34,6%), eux, sont des cabinets de groupe, plutôt satisfaits avec d'autres activités professionnelles, qui ont une bonne connaissance des principes de la CPTS, et qui n'expriment pas de peur ou de contrainte. Enfin, les inconditionnels (9,3%) ont une bonne connaissance des principes de la CPTS, sont pleinement enthousiastes et n'expriment aucune peur, doute ou crainte et qui ne voient que des "points positifs". "On a également vu que l'âge, le genre, le territoire d'exercice ou la taille de file active n'interfèrent pas sur les comportements", poursuit Julien LeBreton. 

Sur les 312 médecins répondants au questionnaire, précise-t-il, près d'un sur deux (47,7%) se disent en accord avec les principes des CPTS. Et près d'un sur trois (29,8%) n'envisagent pas d'en intégrer une. "On voit qu'un gros tiers de l'échantillon sont enthousiastes, que moins de 20% restent à distance et que les convaincus sont à environ 10%... Ce qui montre que le 'noyau dur', le groupe de professionnels potentiellement actifs dès le début, n'est pas toujours très gros et qu'il faut convaincre de proches en proches. On rencontrera donc une difficulté importante si le territoire compte plus de réticents… ou s'il y a peu de noyau dur. Car il faudra essayer de convaincre les intermédiaires, une fois l'intérêt du projet démontré." Une clé de réussite ? un système de "parrainage" entre professionnels : "que les enthousiastes aillent voir les mitigés", par exemple pour témoigner de leur expérience personnelle. 


Rappelant que les CPTS sont aujourd'hui "une politique publique majeure", le médecin généraliste plaide pour un nécessaire engagement des professionnels de santé. Un engagement "souvent supposé et peu étudié", et que les "institutionnels ont tendance à passer outre et supposer que les professionnels vont s'engager". Des résultats "qui montrent une réalité plus complexe qu'attendue", et ouvrent à "de nouvelles questions de recherche", assure-t-il… à l'heure où il est capital de comprendre le rôle de ces organisations dans le processus de réorganisation des soins primaires, dix ans après leur création par la loi de modernisation de notre système de santé de 2016. 

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